Kaboul, les voix de la résistance

Xavier Dufrénot, notre directeur des opérations s’est rendu à Kaboul en janvier dernier. Il nous fait part de ses impressions:

Les espoirs de plus d’une décennie sont ils en train de se réduire en fumée en Afghanistan ? C’est en tout cas ce que j’ai parfois entendu lors de ma visite à Kaboul en janvier dernier. Le doute s’installe. Que va devenir Kaboul, où va l’Afghanistan ? Je me suis souvenu que l’arrivée des troupes internationales avait suscité énormément d’espérances. Le fait est qu’elles avaient contraint le régime Taliban à se replier dans des zones géographiques difficilement contrôlables par une armée et une police de type conventionnel.

A l’époque, nous voulions croire que ce retrait suffirait à régler le problème sécuritaire de l’Afghanistan. C’était sans compter sur la capacité d’adaptation des insurgés. Face à une armée forte, ils ont répondu par des attentats. Le but étant de terroriser la population, notamment celle des grandes agglomérations et proches des symboles du pouvoir. Mais également de décrédibiliser le monopole de la violence légitime. Il faut dire que la technique terroriste – une explosion n’importe où, n’importe quand – a cette capacité de créer une peur profonde et constante.

Du coup, se déplacer dans une ville comme Kaboul suppose donc une prise de risque. Il est possible de mourir en allant à l’université, au travail, à la mosquée. En allant rejoindre un ami. Raison pour laquelle mes collègues afghans ont réduis mes déplacements lors de mon séjour, que mes amis ont préféré venir me rendre visite (et non l’inverse) et que chaque jour les équipes apprécient réellement de se retrouver au bureau. Cette peur, je ne la connaissais pas auparavant.

Au fil des discussions, nous nous sommes rappelés de nos descentes au sous-sol lors des explosions de roquettes. De nos rires crispés défiants la mort avec cet humour que les afghans ne connaissent que trop bien. Et je devais me rendre compte que, jusque là, je n’avais pas connu la méfiance envers le chauffeur de taxi, le passant. Je n’avais pas connu Chiken-Street[1] vidée de toute présence expatriée. Je n’avais pas rencontré cette peur que j’ai lue dans les yeux d’une ex-collègue travaillant au sein d’une organisation internationale. Et surtout, pour la première fois, des afghans m’ont avoué qu’ils n’avaient jamais eu autant peur.

L’état de terreur est bien là, installé à Kaboul. L’ennemi est invisible et pourtant tellement présent dans l’horreur qu’il génère. Là où nous avions vu l’espoir en l’ouverture des écoles pour filles, nous voyons une peur s’installer dans l’interstice du quotidien. Notamment dans celui des jeunes filles et des femmes qui défient le terrorisme en continuant à travailler et à se rendre dans les écoles. En résistant. Il y a bien là une résistance journalière qui s’exprime par le fait de ne pas succomber à cette peur que les insurgés veulent ériger en menace ultime annonçant la chute de l’Etat, encore.

Alors, la population résiste. Parmi elle, il y a les femmes d’Afghanistan-Libre. Elles résistent en se rendant dans les écoles, dans les centres d’éducation à la santé, en intervenant auprès d’autres femmes, les plus vulnérables, celles déjà traumatisées. Elles résistent car elles ont la volonté de ne pas se laisser reprendre ce qui a été acquis. Elles parlent, elles s’expriment. Et puis, on espère que l’Etat pourra lui aussi résister au monstre que les guerres successives ont créées. En attendant, les explosions, comme celle qui me réveilla un dimanche matin, détonnent leur message de mort sur Kaboul. Ce jour là, je réappris le sens profond du bonjour afghan lorsque des collègues me serrèrent dans leurs bras, avec un brin d’humour.

Xavier Dufrénot

 

[1] Historiquement la rue touristique de Kaboul